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Interview CTO

De développeur à CTO multi-casquettes : conversation avec Alexis Delaporte, CTO et cofondateur de Wegrow.

Alexis Delaporte code depuis plus de 30 ans. À 42 ans, il cumule les casquettes : CTO et cofondateur de Wegrow, CTO de transition, enseignant en école d'ingénieurs. Son parcours raconte une transformation que beaucoup de tech leads vivent sans toujours savoir la nommer : passer de celui qui écrit le code à celui qui donne la direction. Avec, en toile de fond, une conviction forte sur le full remote, la polyvalence des équipes et le rôle du développeur face à l'IA.

« J'ai fait le site internet de la boîte de mon père à 16 ans. C'était mon premier contrat de freelance. J'ai gagné 50 francs. »

Le début est classique : école d'ingé, recrutement en ESN, cinq ans à la BNP. Alexis gravit les échelons jusqu'au poste de chef de projet. Et c'est là que ça coince.

« J'étais dans une position mid-management où je n'avais pas un vrai impact en tant que manager. En même temps, j'avais perdu complètement le côté code qui était ma passion. J'ai voulu revenir en arrière, redevenir dev. Et on m'a dit : ce n'est pas possible. »

Cette phrase,elle a déclenché un basculement irréversible : il se met à son compte.

En 2011, il vit sa première aventure entrepreneuriale avec un ami de lycée. Un réseau social autour du développement durable. L'idée est belle, l'ambition sincère. Le business model, lui, ne tient pas.

« On n'a jamais réussi à le vendre. On a dû gagner quelques milliers d'euros en plusieurs années. Mais cette expérience m'a fait fréquenter le milieu startup, et c'est naturellement vers ce milieu que j'ai continué en freelance. »

C'est aussi à ce moment qu'il se fait une promesse : ne plus jamais redevenir salarié. Il sourit quand il le dit, parce que la suite prouvera le contraire.

« Le coup de cœur que j'ai eu pour Arnaud, c'est ce côté : je ne connais rien à la tech, je te fais 100 % confiance. »

La rencontre avec Arnaud, le futur CEO de Wegrow, se fait sur Coder.com. Le Tinder des entrepreneurs, comme il dit.

« Il m'a présenté sa vision. Au début, c'était vraiment un truc qu'on a fait à deux dans un coin. Lui avait encore son CDI, moi j'avais d'autres missions de freelance. J'étais le développeur zéro de Wegrow.»

Ce qui le séduit, c'est la confiance immédiate. Arnaud gère les sales, Alexis gère la tech. Chacun dans son périmètre, sans ingérence.

« Ça peut paraître bizarre pour une association, mais c'est comme ça que ça a fonctionné dès le début. Et c'est comme ça que ça continue aujourd'hui. »

Cette séparation nette se retrouve même dans l'organisation physique : l'équipe tech est en full remote en France, l'équipe commerciale est en hybride à Barcelone. Deux cultures qui coexistent, reflet d'une intuition de départ qui n'a jamais été remise en question.

Wegrow, c'est un logiciel de partage et réutilisation de bonnes pratiques pour les grands groupes. Le principe : structurer ce qui a bien fonctionné dans un format « recette de cuisine » — voilà ce que j'ai fait, comment je l'ai fait, les résultats obtenus, et comment tu peux le refaire chez toi — pour que d'autres équipes, dans d'autres pays, puissent le répliquer.

« Les PME partagent ça naturellement. Les grands groupes, ils sont éparpillés aux quatre coins du monde. Ils font systématiquement la même chose et n'arrivent pas à capitaliser dessus. »

« Les belles architectures, elles arrivent après. »

Quand on lui demande comment il a construit le produit, Alexis ne parle pas de stack idéale ou de patterns élégants. Il parle de vitesse.

« Dès le premier jour, je n'ai pas mis en place une belle architecture. J'ai mis en place quelque chose de rapide, quelque chose qui peut être cassé du jour au lendemain et reconstruit différemment. Parce qu'on sait que le produit qu'on a en tête initialement, ce n'est jamais celui qui va fonctionner. »

La stack est du Java et du Angular, relativement classique. Le choix technique fort, c'est un couplage volontairement serré entre le modèle de données et la présentation. En théorie, ça empêche de bien faire évoluer le système. En pratique, ça permet d'effacer une partie entière de l'application et de la reconstruire en une journée.

« Les trois premières années, on pouvait déployer en prod trois, quatre fois par jour. On développait très vite, on déployait très vite, on avait une boucle de feedback extrêmement rapide. »

Et puis, fatalement, le moment arrive où la vitesse ne suffit plus. Les régressions s'accumulent. La stabilité devient plus précieuse que l'agilité brute.

« On ne va pas le détecter nous-mêmes, c'est la structure qui va nous le dire. Au moment où on commence à avoir plus de douleurs que de bénéfices, c'est là qu'il faut refondre. Partie par partie, évidemment. La refonte Big Bang, ça marche très rarement. »

« À un moment, j'ai décidé de recruter un CPO pour me concentrer sur la tech. »

C'est la décision structurante du parcours d'Alexis chez Wegrow. Celle qui change la dynamique de l'équipe.

« Je n'ai plus eu envie de penser produit en même temps que de penser tech. J'ai voulu me concentrer sur l'architecture. Le CPO a les pleins pouvoirs sur le produit et la roadmap. On travaille main dans la main, mais chacun gère son périmètre et son équipe. »

Aujourd'hui, l'équipe tech et produit, c'est une quinzaine de personnes. Côté tech : quasiment que des développeurs. Côté produit : data analysts, QA, UX, product management. Une organisation pensée pour la complémentarité.

L'IA dans le produit : structurer l'invisible, interroger l'existant

Deux levées de fonds — 1,5 million puis 7 millions — ont permis à Wegrow de se transformer. La seconde, notamment, a ouvert la porte à l'intelligence artificielle.

Alexis est transparent : il n'était pas un précurseur sur le sujet.

« Je t'avoue que j'ai mis du temps à appréhender vraiment ce que pouvait faire l'IA. À un moment, ce sont les investisseurs et notre CEO qui m'ont dit : Alexis, il va falloir que tu creuses ce sujet. C'est un grand classique. Quelqu'un vient te voir et te dit : intègre l'IA. Je fais quoi, je fais comment ? Aucune idée, tu intègres l'IA, c'est tout. »

C'est par le recrutement que le déclic arrive. Alexis recrute un staff engineer qui a passé deux ans dans le labo R&D de Total aux États-Unis, à faire de l'IA avec Google. C'est avec lui que les premières briques sont posées.

La première brique : transformer de la donnée non structurée en donnée structurée. Les bonnes pratiques existent déjà chez les clients, mais elles sont enfouies dans des PowerPoint, des fichiers Word, des SharePoint. L'IA détecte et structure ces contenus.

La seconde brique, à l'autre bout de la chaîne : permettre aux utilisateurs de poser une question en langage naturel à Wegrow, et obtenir une réponse basée uniquement sur les bonnes pratiques existantes. Pas d'hallucination, pas d'invention : la réponse s'appuie sur la donnée structurée déjà en base.

« Notre gros avantage, c'est que notre donnée est structurée. Aujourd'hui, les LLM se basent sur des SharePoint, des intranets, des données non structurées. La réponse ne peut pas être d'aussi bonne qualité. »

« Le métier de développeur, c'est transformer un problème complexe en une logique simple. »

L'IA pour coder, Alexis et son équipe l'ont pleinement adoptée. D'abord GitHub Copilot, en mode assistant. Puis les agents qui écrivent le code à leur place.

« C'est un vrai game changer. Ça permet d'aller beaucoup plus vite, c'est relativement fidèle à ce qu'on veut mettre en place, à partir du moment où c'est bien guidé. »

Mais tous les développeurs n'ont pas sauté le pas au même rythme.

« Les seniors sont les plus résistants. Les juniors arrivent en disant : c'est génial, on peut tout faire. Les seniors calment le jeu : attention, tu perds le contrôle. Et c'est là que c'est bien d'avoir les deux. À un moment, ils se convainquent l'un l'autre. Les cow-boys de l'IA se calment, et les résistants finissent par utiliser un agent aussi. »

Sur la question qui agite tout le marché — le développeur va-t-il disparaître ? — sa réponse est nette.

« Celui qui se contente de faire du code, lui, ça va être compliqué. Il va se faire remplacer. Mais le métier de développeur, ce n'est pas de coder. C'est de transformer un problème complexe en une logique simple. Et ça, ça va continuer d'exister toujours. »

Il pousse le raisonnement plus loin :

« Aujourd'hui, tout le monde croit qu'il peut développer son petit logiciel sans développeurs. Et c'est vrai. Ça fonctionne très bien. Mais les grands groupes ne fonctionnent pas comme ça. Ils sont passés du statut de PME à grand groupe grâce à l'industrialisation et la standardisation. Avoir 15 000 petits logiciels qui tournent chacun sur leur poste, ce n'est pas de la standardisation. Le jour où ils voudront standardiser tout ça, ils appelleront un développeur. »

« Le premier qu'on ne pouvait pas remplacer, c'était moi. »

La transformation la plus personnelle d'Alexis, c'est celle du CTO qui lâche le code.

« Passer du CTO cofondateur qui est le premier développeur à un CTO visionnaire qui ne code plus, ça a transformé ma vision du métier. J'étais devenu trop central dans le projet. Le fait de vouloir garder la main sur ce que j'ai créé, c'était naturel. Mais c'est aussi un peu de l'ego et de l'orgueil. »

Il se fait accompagner par une formation — The Unicorn CTO — qui l'aide à se repositionner.

« J'ai essayé de coucher ma vision sur le papier. Un guide du développeur qui expose comment on développe Wegrow, comment on progresse en tant que développeur. En full remote, il y a aussi ce côté gestion de carrière plus compliqué. Il n'y a pas de visibilité naturelle quand tu es caché derrière un écran. »

Sa philosophie de progression repose sur la polyvalence plutôt que la spécialisation pure.

« Le staff engineer, ce n'est pas un super développeur meilleur que les autres. C'est quelqu'un qui a un plus grand nombre de compétences, et qui, toutes ces compétences mises bout à bout, gère des problématiques plus complexes parce qu'il a une vision plus globale. L'expertise permet d'aller vite. La polyvalence permet d'être résilient. »

La preuve ultime : quatre mois de congé paternité sans que rien ne s'effondre.

« J'avais documenté ma vision, donné les matrices de décision à l'équipe. L'équipe a continué de tourner, de prendre des décisions, et le produit a continué d'avancer pendant mon absence. »

CTO de transition : arriver quand c'est le feu

Aujourd'hui, cette capacité à se rendre dispensable, Alexis la met au service d'autres entreprises en tant que CTO de transition.

« Chez Wegrow, ça roule. Ça fait six ans que je construis quelque chose. J'avais besoin d'être confronté à des organisations qui roulent beaucoup moins bien. J'arrive chez un client au moment où c'est le feu. Je suis là pour trois à six mois, pour remettre le projet sur les rails et faire en sorte qu'il puisse vivre sans moi. »

Les cas sont variés : un CTO développeur qui ne sait plus se positionner face à une équipe qui grossit. Une startup qui a retrouvé son marché en Afrique mais n'a plus personne pour faire tourner le produit. Un départ de CTO à anticiper pendant les mois de recrutement du successeur.

Le cas le plus tendu ? Cette startup sans équipe, avec un client qui frappe à la porte.

« Il y a en même temps l'urgence, le produit est en train d'être vendu, et le vide. Il n'y a aucune équipe pour faire le support et déployer. Il faut onboarder très rapidement des personnes et les rendre autonomes. »

Contre toute attente, sa première action n'est pas de mettre les gens au travail.

« La première chose que je leur ai dit, c'est : tu vas te former. Tu vas te former parce qu'il y a de la dette technique à réparer. Et pour que ce soit bien fait, tu es le premier coup. »

Et pour gagner la confiance d'une équipe existante ?

« Je ne mets pas les mains dans le code. Le CTO, ce n'est pas le supercodeur. Je ne vais pas parler de code, mais je vais parler d'architecture. Et c'est surtout de la motivation. Si tu arrives à les motiver, tu as gagné leur confiance. »

Le remote : moins de réunions inutiles, plus d'efficacité

Le full remote, chez Wegrow, c'est 98 % de l'année. L'équipe se retrouve en physique deux jours tous les trois ou quatre mois.

« Les cours de management qu'on a pu avoir sont orientés sur du présentiel. On n'a jamais eu, quand on a été étudiant, de cours sur comment s'organiser quand on ne se voit pas. Du coup, il y a quelque chose de nouveau à inventer chaque jour. »

Sur l'argument classique, les réunions sont moins efficaces en remote, il retourne la perspective :

« Quand les gens sont invités dans des réunions où ils n'ont rien à faire, en remote, ils éteignent leur caméra et deviennent des fantômes. Ce qu'on leur reproche en disant que c'est à cause du remote, moi j'ai envie de dire que le remote met en avant des réunions inutiles qui n'ont pas lieu d'être. En remote, naturellement, on a beaucoup moins de réunions inutiles. »

Le recrutement, en revanche, demande un positionnement assumé.

« J'ai arrêté de recruter des Parisiens. On a adopté le salaire province. Et le Parisien qui est prêt à aller à la Défense pour 10K de plus, qu'il y aille. Il n'est pas fait pour bosser chez nous. »

Recruter un état d'esprit, pas une stack

Sur le recrutement, Alexis est catégorique : la stack n'est plus une barrière à l'entrée.

« Aujourd'hui, c'est l'IA qui code. Le langage, ce n'est plus un critère. Ce qui fait la différence, c'est l'état d'esprit du développeur et comment il arrive à prendre en main un sujet complexe et le transformer en logique simple. »

Chez Wegrow App, le process comprend deux entretiens. Le premier avec lui, pour détecter si le candidat récite ou s'il a vraiment compris ce qu'il dit. Le second avec des développeurs, en live code.

« On donne une base de code volontairement perfectible. On lui demande de l'améliorer. Et la règle principale, c'est : tu penses à voix haute. Tu dis ce que tu fais et pourquoi. Les hésitations, ce n'est pas éliminatoire. Ça montre qu'il se pose vraiment la question de quelle est la meilleure façon de coder ça. »

2026 : l'Ops va prendre de plus en plus de place

Son regard sur le marché est lucide.

« L'année 2025 n'a été bonne pour personne. Je ne crois pas que c'est l'IA qui a remplacé des métiers. C'est que l'année a été difficile et qu'il y avait moins de budget pour recruter. L'IA qui remplace les personnes est un prétexte pour justifier le fait qu'on ne recrute pas beaucoup. »

Il sent un début de rebond en 2026, mais avec prudence.

« Je ne recrute pas une nouvelle personne tant que la précédente n'est pas pleinement intégrée. Et je pense que ça peut prendre plus de temps maintenant d'intégrer quelqu'un avec les nouveaux outils. »

Sa conviction pour la suite : l'Ops va devenir central.

« L'IA va apporter un côté très non déterministe au développement. Ce côté devra être compensé par beaucoup plus de déterminisme et de stabilité côté Ops. Surveiller comment fonctionne le logiciel, ça va devenir de plus en plus critique. »

Conclusion : un CTO qui s'est rendu dispensable pour mieux se multiplier

Ce qui frappe chez Alexis Delaporte, c'est la cohérence du parcours. Chaque étape, le freelancing, la première startup ratée, la construction de Wegrow, la délégation progressive, le CTO de transition, s'inscrit dans une même logique : comprendre un problème, le résoudre, documenter la solution, et passer à autre chose.

Il enseigne parce qu'il veut transmettre sa passion. Il fait de l'intérim parce qu'il a besoin de se confronter au chaos. Il reste chez Wegrow  parce que ce qu'il a construit continue de grandir.

Sa vision du développeur de demain est à la fois rassurante et exigeante : le code ne disparaît pas, mais celui qui ne fait que coder, si. La vraie compétence, c'est la capacité à penser un système, à simplifier la complexité, à rendre les autres autonomes.

Un CTO qui ne code plus, qui ne manage pas à plein temps, qui donne des cours et qui éteint des incendies chez les autres. Un CTO qui a compris que sa meilleure contribution, c'est de ne plus être indispensable.

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